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L’ORDA-LR : encore un observatoire ?!

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Nous observons une prolifération des observatoires, certains sectoriels (sur la viticulture par exemple), d’autres thématiques (les inégalités, l’installation en agriculture, etc.), ou encore territoriaux. Comment interpréter ce foisonnement ? Plusieurs explications peuvent être invoquées.

Nous observons une prolifération des observatoires, certains sectoriels (sur la viticulture par exemple), d’autres thématiques (les inégalités, l’installation en agriculture, etc.), ou encore territoriaux. Comment interpréter ce foisonnement ? Plusieurs explications peuvent être invoquées :

  • La décentralisation et la création de nouvelles organisations politiques de territoires ont généré de nouveaux besoins de connaissances. Cela contribue à justifier l’émergence d’observatoires territoriaux, souvent très instrumentaux et organisés autour de bases de données et de SIG.
  • Un autre motif est l’apparition et la prise en charge de problèmes nouveaux, inconnus jusqu’à présent, par exemple dans le champ environnemental : l’eau, les pesticides, etc.
  • Les observatoires apparaissent aussi comme de nouvelles formes de production de la connaissance. Ils traduisent et sont le support d’un rapport renouvelé entre la recherche et le développement.
  • De façon sarcastique, on peut se demander si cette mode des observatoires ne correspond pas également à une stratégie d’autojustification des professions « d’encadrement » de l’activité, en l’occurrence dans le secteur agricole. Il s’agirait alors d’un nouvel avatar de la justification de l’activité d’agents de développement et de chercheurs.
  • Mais les observatoires se révèlent aussi comme des moyens de construire des positions politiques, ou dit de façon plus tranquille, de constituer des arènes de débats, voire de concertation d’un « projet » (de territoire, de société, de modèle d’agriculture, etc.).
  • Dans une perspective plus large, n’oublions pas que l’observatoire est un instrument de maîtrise de l’information. Dès lors, il concrétise la tendance lourde de nos sociétés à produire de l’information en grande quantité (« the big data »), à la rendre disponible instantanément, et à se rassurer sur la supposée maîtrise que ces données confèreraient aux choix à faire, aux options à prendre. On s’inscrit là dans ce que d’aucuns ont analysé comme la société du risque, en l’occurrence du risque maîtrisé par l’expertise, par la donnée censée réduire nos incertitudes.


L’ORDA-LR est peut-être un peu tout cela mais c’est aussi une ambition de porter à l’agenda des débats une problématique brulante et pourtant si ancienne. En France, la disparition de 9,5 millions d’exploitations en un siècle ne s’est pas faite sans que certains de ces agriculteurs éprouvent des difficultés si grandes qu’ils ont dû abandonner leur ferme, leur activité agricole, leur résidence et que leurs enfants n’ont pas souhaité s’engager dans l’agriculture.

Il est aujourd’hui de bon ton de parler d’innovation, avec l’idée que ces innovations sont des solutions, mais aussi la manifestation concrète d’un développement à l’œuvre. Ce présupposé toujours positif mériterait d’être discuté, notamment pour interroger à quel modèle de développement les dites innovations contribuent. Les marchés à termes par lesquels s’organise la spéculation financière sur les biens alimentaires sont des formes d’innovations, assez radicales de surcroît. Pour autant, le monde qu’elles préfigurent n’est pas celui que nous cherchons. Par ailleurs, l’innovation occulte ceux qui n’innovent pas, ou alors de façon si discrète, si tenue, et parfois sans brio, juste pour s’en sortir, se maintenir à flot.

Plusieurs théories expliquent le maintien désormais séculaire d’une paysannerie pauvre, en dépit de sa marginalité politique et sociale, de ses faibles ressources, de sa faible capacité de production. Le Languedoc-Roussillon n’échappe pas à ces lectures. Certains invoquent les dimensions identitaires ou les solidarités locales auxquelles les paysans accèdent au travers de leurs activités, justifiant ainsi par des dimensions non-économiques la persistance d’une catégorie sociale jugée improductive. D’autres dénoncent les situations de surtravail et d’auto-exploitation qu’entraînent l’activité agricole indépendante et ses faibles taux de rémunération du travail. La saisonnalité, souvent structurelle de l’activité agricole, serait aussi une des raisons de la pauvreté d’agriculteurs qui ne sont pas occupés à plein temps. Mais les difficultés ne sont pas que l’apanage des plus pauvres et des plus petits. Les investissements auxquels les agriculteurs sont aujourd’hui contraints rendent l’activité périlleuse et parfois promise à des crises d’endettement majeures.

L’ORDA-LR se veut un espace de dialogue, de travail, une plateforme partenariale consacrée à ces minorités silencieuses et souvent souffrantes, à ces identités muettes qui n’innoveraient pas. Nous avons l’ambition de susciter les controverses, mais aussi de les éclairer. Les situations que rencontrent les agriculteurs en difficulté, qu’il s’agisse de problématiques d’accès à la terre, de commercialisation, de dimensions psycho-sociales, de questions identitaires ou d’isolement, font rarement l’objet d’une connaissance stabilisée et consensuelle. Il y a donc une nécessaire construction sociale des objets d’analyse et des questions dont nous souhaitons discuter. Nous vous invitons à y travailler avec nous !

Pierre Gasselin (INRA-SAD, UMR Innovation), 13 juin 2013