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Néo-ruraux

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Portrait

Ce couple a décidé de changer de vie en créant progressivement une activité agricole. Hors-cadre familial et non issus du milieu agricole (HCF et NIMA), ces personnes arrivent d’une autre région et proviennent d’un milieu professionnel différent de l’agriculture. Ils n’ont ni diplôme agricole, ni expérience professionnelle agricole antérieure. Ils ne possèdent pas non plus de terres et sont donc en faire-valoir indirect, sur des terres en location qu’ils ont eu du mal à trouver. Quelques personnes de la commune s’opposent à leur projet. En effet, ils se positionnent en marge de l’agriculture traditionnelle, telle que défendue par « les anciens ». Leur mode de fonctionnement dans la production et la commercialisation est jugée atypique : ils produisent sans produit chimique de synthèse, en agriculture biologique ou en biodynamie et commercialisent leur production en circuits courts (vente directe à la ferme, AMAP, foires et marchés, etc.).

Le couple s’est installé sans capital économique. Il vit modestement et veille à limiter ses dépenses dans la vie quotidienne. De plus, conscient de ne pouvoir recevoir aucune aide à l’installation en agriculture de l’Etat, il investit peu sur l’exploitation agricole, et travaille pour rembourser ses emprunts. Cependant, le couple connaît des difficultés d’ordre structurel. Leur exploitation agricole, de petite taille, et leur production ne permettent pas de subvenir aux besoins de la famille. Les aides sociales comme le R.S.A. et les allocations logement et familiales permettent de compléter leur revenu. Par ailleurs, l’un des deux conjoints a un emploi salarié, qu’il exerce de manière parfois intermittente ou saisonnière.

Inscrit dans la vie associative du village et dans un réseau de solidarité, le couple possède un fort capital relationnel, sur lequel il peut compter en cas de « coup dur ». Le tissu familial est aussi très important à leurs yeux : comme le couple travaille seul sur l’exploitation, il bénéficie régulièrement de l’aide d’un des membres de leur famille. Mais la situation reste économiquement très difficile. Pourtant, le couple se sent en harmonie avec sa manière de vivre et reste positif pour l’avenir : c’est avant tout un projet de vie qu’il assume pleinement.

Justification du profil

Ce deuxième profil est archétypique d’une « nouvelle ruralité » qui contraste avec le profil des « Jeunes professionnels ». Sa trajectoire professionnelle révèle l’absence de passé agricole, l’absence d’expérience technique et sociale en agriculture. L’inéligibilité au dispositif national d’aide à l’installation en agriculture semble déterminante de leur situation de difficulté. Cette situation d’installation progressive prémunit en général des « coups durs » et permet d’acquérir progressivement du foncier, du matériel, de l’expérience, etc.

En effet, l’accès aux aides du dispositif national d’aide à l’installation en agriculture (dispositif « Dotation Jeune Agriculteur » -D.J.A.-) dépend de conditions d’âge (avoir entre 18 et 39 ans), de nationalité (européenne et/ou un titre de séjour d’au moins 5 ans), de formation (avoir une « capacité professionnelle agricole », de projet agricole (une primo-installation), avoir plus qu’une ½ S.M.I., démontrer pouvoir dégager un revenu supérieur au S.M.I.C. à l’issu du 5ème exercice), et d’engagement (rester agriculteur au moins 5 ans, tenir une comptabilité de gestion, mise aux normes de l’exploitation dans un délai de 3 ans). Au regard de ces exigences, 2/3 des installations se font « hors D.J.A. »1 et sont qualifiées de « non aidées » (même si certains peuvent prétendre à d’autres types d’aides, par exemple régionales).

Les personnes correspondant à ce profil rencontrent des difficultés d’adaptation et d’intégration professionnelle liées à une mauvaise connaissance du milieu professionnel mais parfois aussi à un rejet des « archéos » (par opposition au « néos »), c’est-à-dire ceux qui sont originaires de la petite région. L’installation progressive est reconnue pour être une stratégie de dispersion des risques : par l’étalement des investissements (en foncier, matériels, bâtiments, cheptels, etc.), par l’acquisition du savoir et du savoir-faire chemin faisant, par la diversification des sources de revenus (emploi extérieur, minimas sociaux), etc. Contrairement au profil "Jeunes professionnels", la situation de difficulté n’est ici pas liée à un surinvestissement mais au contraire à un potentiel insuffisant, en termes de moyens, pour parvenir à dégager un revenu suffisant. Les aides sociales dont ils bénéficient leur permettent surtout de payer les charges et de compléter le revenu. Ainsi, comme en témoigne ce couple d’agriculteurs qui préfèrent vivre modestement plutôt que s’endetter :

« C’est dur pour le moral quand on travaille 10 heures par jour », « On a fait la demande d’aide pour sortir la tête de l’eau ».

Sans capital économique, leur exploitation, de petite taille, est peu endettée. Nouvellement installés et inscrits en marge d’une agriculture intensive, ils s’intègrent dans une agriculture diversifiée, biologique et commercialisent leurs produits en circuits-courts. En effet, ces agriculteurs souhaitent s’impliquer dans la vie du territoire au travers d’une agriculture de proximité et font la démarche de s’engager dans la vie associative et parfois même politique du village. Cet engagement dans l’action collective constitue un capital social qui peut être une ressource pour dépasser la situation de difficulté par le jeu des solidarités et des soutiens de diverses natures (conseil technique entre pairs, échange ou don de travail, soutien politique dans l’accès au foncier, achats solidaires des produits de la ferme, etc.).

Communément appelés des « néo-ruraux », ces agriculteurs correspondent parfois à des trajectoires de pauvreté urbaine déplacées dans l’agriculture. Ce profil est porteur d’innovation mais il prend des risques et reste vulnérable. Ces agriculteurs sont reconnus par les institutions (M.S.A., banques, etc.) comme étant en situation de précarité. Mais ils ont généralement une perception décalée de leur situation. Ils ne se sentent pas vraiment en difficulté et ont tendance à survaloriser leur situation par rapport à celle des citadins :

« On ne gagne pas grand-chose mais on n’a pas beaucoup d’investissements », « On est petits mais on n’est pas endettés, on sait qu’on va s’en sortir. »

Le fait de vivre à la campagne est un choix de vie qui conduit à tolérer des situations économiques difficiles. Les motivations d’une activité agricole ne sont pas seulement économiques mais aussi philosophiques et identitaires et renvoient à des « rationalités subjectives » au travail, assumées et revendiquées (relations aux animaux, sentiment esthétique induits par les paysages, plaisir du travail physique en extérieur, absence de relation hiérarchique, rapport à l’aliment autoproduit, etc.). Par ailleurs, le choix de s’installer dans un territoire donné (par exemple les Cévennes) n’est souvent pas anodin (sensibilité pour ses paysages, ses formes de sociabilités, choix d’une production, attachement à un patrimoine historique, etc.). Cependant, cet ancrage territorial n’est pas systématique et certains « néo-ruraux », confrontés à la difficulté d’accéder à du foncier, recherchent moins la spécificité du territoire que le « retour à la terre » et des formes de ruralité marquée (et prospectent donc indifféremment dans les Cévennes, les Hautes Corbières ou les aspres du Roussillon). 

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